Textes parallèles : quand la traduction aide et quand elle rend paresseux

Graphique des mots retenus une semaine après la lecture. Anglais seul : presque aucun. Traductions entre parenthèses : environ un. Livre bilingue : environ deux.
Une semaine après une seule séance de lecture, seuls les lecteurs du texte bilingue gardaient un gain net. Source : Zhang et Webb (2019).

Camille lit une nouvelle en anglais dans le TER entre Grenoble et Lyon. À gauche, l’anglais. À droite, le français. Au troisième paragraphe, elle s’aperçoit qu’elle ne lit plus que la colonne de droite.

La traduction est juste là. C’est tout l’intérêt d’un livre bilingue, et c’est aussi le meilleur argument contre lui.

Si la réponse est toujours à un coup d’œil, pourquoi votre cerveau ferait-il le moindre effort ? Les professeurs d’anglais le répètent depuis des décennies. Cela paraît évident. Une partie de cette inquiétude est fondée. Mais l’essentiel vise la mauvaise cible.

Essayez d’abord la méthode : Générez votre première histoire bilingue

Ce qui s’est passé quand des chercheurs ont retiré la traduction

En 2019, Zhiying Zhang et Stuart Webb ont donné à 83 lycéens chinois les deux premiers chapitres de Robinson Crusoé, dans une version simplifiée pour apprenants. Ils avaient 17 et 18 ans, un niveau de débutant avancé, et chacun disposait de 30 minutes pour lire.

Ils ont lu le texte de l’une de quatre façons. Un groupe avait l’anglais seul. Un autre avait l’anglais avec le sens chinois entre parenthèses après chaque mot nouveau. Deux groupes avaient le livre bilingue complet : l’un lisait d’abord les pages en anglais, puis en chinois, l’autre commençait par le chinois.

Dans votre cas, le « chinois » de l’étude, c’est le français : la langue que vous comprenez sans effort.

Personne ne leur avait annoncé un test de vocabulaire. Après la lecture, ils devaient traduire douze mots de l’histoire, comme shore, slave ou leopard. Une semaine plus tard, ils ont repassé le même test.

Juste après la lecture, tous les groupes avaient appris quelque chose. Une semaine plus tard, le groupe « anglais seul » n’avait presque rien gardé : en moyenne 0,07 mot de plus qu’au départ. Le groupe des parenthèses en avait gardé environ un. Les groupes bilingues environ deux, et celui qui avait lu l’anglais en premier s’en sortait le mieux, avec 2,35 mots sur douze.

Prudence avec ces chiffres. Il s’agissait d’une seule séance courte, de douze mots et de groupes de 15 à 24 élèves. L’écart entre « anglais d’abord » et « chinois d’abord » était trop faible pour être certain qu’il soit réel. Mais le résultat principal est difficile à contourner : les lecteurs qui avaient la traduction complète n’ont pas oublié davantage. Ils ont oublié moins.

La traduction n’efface donc pas les mots de votre mémoire. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne peut pas vous rendre paresseux.

Où la paresse apparaît vraiment

La preuve la plus nette vient d’un écran, pas d’une page.

En 2022, Andi Wang et Ana Pellicer-Sánchez ont montré un documentaire à 112 apprenants chinois de l’anglais. Une partie d’entre eux le regardait avec deux lignes de sous-titres à la fois : l’anglais en haut, le chinois en bas. Un oculomètre enregistrait chaque regard.

Les yeux allaient vers le chinois. Les spectateurs passaient plus de temps sur la ligne dans leur langue que sur la ligne en anglais. Voilà la paresse contre laquelle tous les professeurs mettent en garde, cette fois enregistrée par une machine.

Puis vient la partie qui compte. Les chercheurs ont regardé quels regards prédisaient l’apprentissage. Le temps passé sur les mots anglais le prédisait. Le temps passé sur les traductions, non. La traduction aidait à comprendre le film. L’apprentissage ne se produisait que lorsque le regard revenait au mot anglais.

Une étude plus récente de Wang a trouvé la même chose sous un autre angle : avec deux lignes de sous-titres, les spectateurs sautaient souvent complètement les mots anglais.

Si vous regardez vos séries en VOST pour progresser, vous connaissez le phénomène. Les sous-titres disparaissent au bout de quelques secondes et laissent peu de temps pour revenir en arrière. Sur une page, c’est vous qui fixez le rythme. Mais la leçon tient toujours : le danger n’est pas que la traduction existe. Le danger, c’est de lire la mauvaise colonne.

D’où une vieille question. Ne vaudrait-il pas mieux retirer la traduction et vous obliger à deviner chaque mot vous-même ?

Pourquoi l’effort personnel est surestimé

L’idée derrière cette question porte un nom. En 2001, Batia Laufer et Jan Hulstijn ont proposé qu’un mot se fixe mieux quand la tâche vous oblige à chercher un sens et à juger s’il convient. Plus d’effort, plus de mémoire. C’est l’une des idées les plus citées de la recherche sur le vocabulaire.

Un chercheur néerlandais, Jan-Arjen Mondria, a testé la version la plus simple de cette idée dans une étude publiée en 2003. Il a donné à 38 adolescents néerlandais des mots français dans des phrases éclairantes, comme remorquer dans une phrase sur une voiture qui tire une caravane. Un mot évident pour vous, mais pas pour eux : c’est exactement la position dans laquelle vous êtes face à l’anglais.

Pour certains mots, ils devaient deviner le sens à partir de la phrase, le vérifier dans une liste, puis l’apprendre. Pour d’autres, le sens était donné directement et ils passaient tout de suite à la mémorisation. Deux semaines plus tard, il les a testés.

La voie difficile n’a pas gagné. Les élèves se souvenaient de 47 % des mots devinés et de 50 % des mots reçus tout traduits. Et la voie difficile prenait 27 % de temps en plus. Rapporté aux minutes investies, recevoir le sens était la meilleure affaire.

Un détail des données de Mondria est plus intéressant que le résultat principal. L’apprentissage le moins coûteux de toute l’étude venait de la vérification. Les élèves apprenaient environ 0,51 mot par minute en vérifiant leurs hypothèses, contre environ 0,06 en devinant. Et quand une hypothèse était fausse puis corrigée, le mot était retenu aussi bien qu’un mot deviné juste.

Mondria utilisait des phrases isolées et demandait aux élèves d’apprendre les mots volontairement, ce qui n’est pas la même chose que lire une histoire pour le plaisir. Mais son résultat va dans le même sens que l’oculomètre. L’effort seul ne fixe pas un mot. C’est autre chose qui le fait.

Le regard qui compte

En 2020, Akifumi Yanagisawa, Stuart Webb et Takumi Uchihara ont combiné les résultats de 42 études sur les gloses, ces courtes traductions imprimées à côté des mots difficiles. Au total, ces études portaient sur 3 802 apprenants.

Les gloses aidaient, et pas qu’un peu. Juste après la lecture, ceux qui en avaient connaissaient 45 % des mots nouveaux, contre 27 % sans gloses. Aux tests ultérieurs, 33 % contre 20 %. Les gloses dans la langue maternelle fonctionnaient mieux que celles dans la langue étudiée.

Mais le type de glose comptait. Le plus efficace était une petite glose à choix multiple, où le lecteur devait choisir le bon sens parmi quelques propositions. Les moins efficaces étaient les sens glissés entre parenthèses juste après le mot, et les lexiques en fin d’ouvrage, comme la liste de vocabulaire en bas de leçon dans un manuel scolaire.

Une étude plus ancienne ajoute une pièce. En 1996, Hulstijn, Hollander et Greidanus ont fait lire une nouvelle en français à des étudiants néerlandais avancés. Un groupe avait des gloses dans la marge. Un autre avait un dictionnaire. Le groupe au dictionnaire a appris moins de mots au total, surtout parce qu’il l’ouvrait à peine. Mais les rares mots qu’il avait cherchés, il les retenait mieux que les mots glosés.

Mettez ces résultats côte à côte et un schéma se dessine. C’est ma lecture des études, pas une conclusion que l’une d’elles formule. L’aide fonctionne quand elle vous renvoie au mot étranger : quand il faut choisir, quand vous avez cherché exprès, quand vos yeux reviennent à l’anglais après le français. L’aide échoue quand elle vous laisse prendre le sens et passer à la suite, ce à quoi invitent justement les parenthèses après chaque mot.

Le principe actif n’est pas l’effort. C’est l’attention portée au mot.

Comment lire un texte parallèle sans devenir paresseux

Commencez par la langue que vous apprenez. Lisez le paragraphe en anglais jusqu’au bout avant de regarder à côté. Dans le court test de Zhang et Webb, l’ordre n’a pas fait de différence nette, mais il garde vos yeux là où l’apprentissage se produit, et le groupe « anglais d’abord » est bien arrivé en tête.

Servez-vous de la traduction pour vérifier, pas pour lire. Quand un mot vous arrête, faites une hypothèse rapide, puis regardez à côté. Si vous aviez raison, le mot se renforce un peu. Sinon, vous venez de faire l’apprentissage le plus rentable de l’étude de Mondria.

Revenez toujours. C’est l’étape que presque tout le monde saute. Une fois le sens trouvé en français, revenez au mot anglais et relisez la phrase avec ce sens en tête. Cela prend deux secondes. Dans l’étude par oculométrie, c’est ce regard en arrière qui, seul, prédisait l’apprentissage.

Touchez un mot plutôt que de lire toute la colonne. Si un seul mot vous bloque, vous n’avez pas besoin du paragraphe entier en français. Un mot cherché volontairement ressemble davantage aux lecteurs au dictionnaire, qui retenaient bien leurs rares recherches.

Cachez la bonne colonne. Si vous aviez au collège un carnet de vocabulaire en deux colonnes, vous connaissez l’astuce : on cache une colonne et on s’interroge. À la relecture, faites pareil avec l’histoire : cachez le français, pas l’anglais. Votre regard doit tomber sur le mot étranger.

Remarquez quelle colonne vous lisez en premier. Si, pour la plupart des paragraphes, vous lisez d’abord le français, l’histoire est trop difficile. Vous lisez en réalité un livre en français avec un décor sur le côté. Descendez d’un niveau jusqu’à ce que l’anglais repasse en premier.

Un texte parallèle n’est ni un raccourci ni une béquille. C’est un outil qui se tient d’une certaine façon. Lisez d’abord le côté difficile, passez de l’autre côté seulement quand c’est nécessaire, et revenez toujours. Alors la traduction cesse de faire le travail à votre place et se met à le vérifier. Générez votre première histoire bilingue à votre niveau et essayez de la lire en anglais d’abord, en ne regardant à côté que pour vérifier.


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