Sommeil et vocabulaire : ce que la nuit fait aux nouveaux mots
Camille lit une histoire en anglais sur son téléphone, à Lyon, à dix heures et demie du soir. On lui a dit qu'un nouveau mot se fixe mieux si l'on dort dessus.
Pour les cartes de vocabulaire, le conseil tient. Pour les mots qu'elle rencontre dans l'histoire, la seule étude qui l'a vérifié n'a trouvé aucune différence liée au sommeil.
Cela ne veut pas dire que le sommeil ne sert à rien quand on lit. Cela veut dire que la nuit en fait moins qu'on ne l'a dit à Camille, et que le lendemain en fait davantage.
Essayez d'abord la méthode : Générez votre première histoire bilingue
Ce que le sommeil fait à un nouveau mot
Dans une expérience connue de l'université d'York, des participants ont appris des mots inventés comme cathedruke. Chacun ressemblait beaucoup à un vrai mot anglais, ici cathedral (cathédrale).
Ils les ont appris vite. Au bout de quelques minutes, ils reconnaissaient cathedruke sans peine. Mais reconnaître un mot et l'avoir vraiment dans son vocabulaire, ce n'est pas la même chose, et les chercheurs avaient une façon astucieuse de voir la différence.
Quand vous entendez « cathedr… », votre cerveau devine la fin avant que le mot soit terminé. Tous les mots que vous connaissez et qui commencent ainsi entrent en jeu. Si cathedruke est vraiment devenu l'un de vos mots, il entre en jeu lui aussi, et vous reconnaissez cathedral un tout petit peu plus lentement. Le retard ne dure que quelques millièmes de seconde, mais il montre que le nouveau mot fait désormais partie de votre vocabulaire.
Ceux qui avaient appris les mots à 20 heures ne montraient aucun retard le soir même. Le lendemain matin, si.
Ceux qui avaient appris à 8 heures ne montraient rien le soir, après 12 heures d'éveil. Le retard n'est apparu que le matin suivant, après une nuit de sommeil.
Ce ne sont donc pas les heures qui ont compté. C'est la nuit.
Imaginez un nouveau mot comme un post-it. Il s'écrit vite et se perd facilement. Pendant que vous dormez, votre cerveau recopie une bonne partie des post-it de la journée dans votre vrai vocabulaire, où ils durent. C'est ce recopiage que le test du matin a mesuré.
Pourquoi les mots appris le soir ont mieux tenu
Le test d'York mesure quelque chose que vous ne sentez pas. Une étude allemande de 2006 a mesuré quelque chose que vous sentez : combien de mots vous retenez le lendemain.
Des lycéens américains ont appris des listes de 24 paires de mots anglais–allemand, soit à 8 heures, soit à 20 heures. Ils ont été testés de nouveau un jour ou un jour et demi plus tard.
Le groupe du soir a nettement moins oublié. Le temps d'attente avant le test n'a presque pas compté. Ce qui a compté, c'est le délai entre l'apprentissage et le sommeil.
Vous connaissez sans doute l'habitude depuis le lycée : relire sa liste de vocabulaire avant de dormir, la veille d'une interro d'anglais ou du bac. Cette étude montre que l'habitude repose sur quelque chose de réel.
Ensuite, les chercheurs ont demandé à certains élèves de passer une nuit blanche après avoir appris, à regarder la télévision et à jouer. Tous ont dormi au moins une nuit complète avant le test final, deux jours plus tard. Ceux qui avaient sauté la première nuit retenaient quand même moins. Ils n'étaient plus fatigués le jour du test, donc la fatigue n'explique pas l'écart. C'est la nuit perdue elle-même qui leur a coûté des mots.
Les groupes étaient petits : 12 élèves dans un test, 14 dans l'autre. Mais les recherches plus récentes vont dans le même sens. En 2021, une équipe australienne a réuni 25 études portant sur près de 1 400 adultes. Le sommeil a battu l'éveil dans tous les types de tests : se rappeler un mot, le reconnaître, et le test façon York qui montre si le mot est entré dans le vocabulaire. Les deux premiers effets étaient modérés. Le troisième, plus faible.
Regardez maintenant comment les participants de ces études avaient appris leurs mots.
L'étude qui a testé la lecture
Presque tous les avaient appris de l'une de deux façons. Certains entendaient des sons isolés, comme cathedruke. Les autres voyaient des paires, comme dans une appli de cartes : un mot et sa traduction, un mot et une image, un mot et une définition. Presque personne n'avait appris les mots comme on les rencontre dans un livre.
En 2023, l'équipe australienne a donc testé exactement cela. Soixante-quatorze jeunes adultes ont lu 20 mots inventés, chacun dans une paire de phrases en anglais, et devaient trouver seuls ce qu'il voulait dire :
The earth is shaped like a karok.
The children held hands and formed a karok.
(La Terre a la forme d'un karok. Les enfants se sont tenu la main et ont formé un karok.)
La moitié l'a fait le soir, puis a dormi. L'autre moitié, le matin, puis a passé la journée éveillée. Douze heures plus tard, les deux groupes ont été testés.
Les résultats étaient identiques. Le sommeil n'a fait aucune différence.
Les chercheurs pensent que deviner un mot à partir de phrases ne fait pas travailler le cerveau de la même façon que mémoriser une paire, et dépend moins de la nuit. D'autres laboratoires vont dans le même sens. Dans l'un, de nouveaux mots sont entrés dans le vocabulaire en une seule journée, sans sommeil, quand l'entraînement était étalé et mêlé aux vrais mots auxquels ils ressemblaient. Dans un autre, c'est arrivé après 20 minutes d'entraînement.
N'en tirez pas trop de conclusions. C'est une seule étude. Elle a seulement testé si les gens reconnaissaient le sens. Et les mots étaient inventés, pas tirés d'une langue étrangère.
Certains résultats vont aussi dans l'autre sens. Dans une étude de 2015, des enfants et des adultes ont entendu de nouveaux mots dans une histoire lue à voix haute, et le lendemain ces mots s'étaient nettement installés. Mais personne dans cette étude n'est resté éveillé à la place, donc impossible de dire si c'est la nuit qui a fait le travail ou simplement le temps.
Le sommeil aide donc nettement les mots appris par cœur. Pour les mots attrapés en lisant, les données sont minces et, pour l'instant, elles suggèrent que la nuit compte moins. Personne ne l'a encore testé avec des gens qui lisent dans une vraie langue étrangère.
Faut-il lire avant de dormir ?
Revenons à Camille. Dans l'histoire de ce soir apparaît l'expression the small hours : les heures après minuit, avant l'aube. Un boulanger d'Édimbourg commence à travailler à quatre heures, in the small hours.
Camille n'a rien à changer. Lire le soir n'est pas une erreur. Cela ne lui apporte simplement pas de bonus.
Si vous révisez aussi des mots enregistrés ou des cartes, faites cette partie le soir. C'est là que le sommeil aide le plus, et une courte révision ne demande pas d'avoir l'esprit frais.
Lisez à l'heure où vous lirez vraiment. Rien dans la recherche ne dit de déplacer votre lecture au soir, et rien ne dit d'arrêter si le soir est votre seul moment libre.
La seule chose à éviter, c'est de vous coucher plus tard pour étudier davantage. Souvenez-vous des élèves qui avaient sauté une nuit : deux jours plus tard, après avoir rattrapé leur sommeil, ils retenaient toujours moins de mots.
Et oubliez les applis qui vous passent du vocabulaire pendant votre sommeil. En laboratoire, des mots rejoués pendant le sommeil ont aidé les gens à garder des mots appris plus tôt dans la soirée. Rien dans ces recherches ne montre qu'on peut en apprendre de nouveaux ainsi.
Comment utiliser le lendemain matin
Le sommeil fait encore une chose utile : le lendemain matin, il vous montre quels mots sont restés.
Ouvrez l'histoire d'hier et regardez les mots que vous avez marqués. Certains reviennent tout de suite. Ces post-it sont passés dans votre vocabulaire pendant la nuit. D'autres vous semblent familiers, mais le sens ne vient pas. Ceux-là sont encore des post-it.
Ne les apprenez pas par cœur. Retrouvez-les dans une phrase. Relisez l'histoire d'hier, ou générez une nouvelle histoire à votre niveau avec les mots qui vous ont échappé. C'est ainsi que l'on apprend des mots en lisant : le même mot, encore et encore, dans des phrases différentes.
Camille rencontre the small hours lundi, avec le boulanger. Mercredi, elle la retrouve dans un taxi qui ramène quelqu'un chez lui après une longue nuit dehors. Désormais, l'expression arrive avec deux scènes, pas seulement une traduction.
Chaque nuit recopie quelques post-it de plus, et les mots tirés des histoires ne dépendent pas d'une seule nuit. Une mauvaise nuit, et ces mots sont sans doute toujours là. Sautez la prochaine rencontre avec eux, et ils n'y seront sans doute plus.
Alors, ce soir, lisez quand cela vous arrange et couchez-vous à l'heure. Demain, avant toute chose nouvelle, ouvrez l'histoire d'hier et comptez les mots qui sont revenus tout seuls. Puis relisez les phrases qui contiennent les autres.
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